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Benoît PeetersEntretien avec Benoît Peeters, directeur de la collection "Comix" Né en 1956, à Paris. Après une licence de philosophie à la Sorbonne, Benoît Peeters a préparé le diplôme de l'Ecole pratique des Hautes Etudes sous la direction de Roland Barthes. Spécialiste d’Hergé, Benoît Peeters a publié Le Monde d’Hergé, Les Bijoux ravis et tout récemment une importante biographie : Hergé, fils de Tintin. Théoricien et critique, il est l’auteur de plusieurs essais sur la bande dessinée, parmi lesquels Töpffer, l’invention de la bande dessinée et Lire la bande dessinée. Une longue complicité avec François Schuiten lui a permis de construire avec lui le cycle des Cités obscures. Quatorze albums (alternant bandes dessinées et récits illustrés) sont parus à ce jour ; ils ont obtenu de nombreux prix et ont été traduits dans une dizaine de langues. Benoît Peeters a réalisé trois courts métrages, de nombreux documentaires (dont une Thema pour ARTE consacrée à « Tintin reporter ») et un long métrage, Le dernier plan. Le titre de la collection évoque la genèse de la BD, le comic book, mais sa terminaison en "x" suggère une certaine modernité… Au sens courant, le mot comix a une dimension humoristique. Il était essentiel de faire entendre le "mix" final : je reprends le mot au sens où Art Spiegelman l’emploie, pour mettre en avant la mixité de ce mode d’expression. Co-mix : les éléments mis ensemble, dessins et images mêlés, images mises en relation. Cette appellation nous semblait assez universelle et invitante pour un public large, elle donne à voir la dimension mondiale de la bande dessinée dépeinte dans la série, laquelle comprend des auteurs américains, belges, italiens, et bien d’autres. La diversité des auteurs est remarquable. Qu’est-ce qui a motivé vos choix ? Notre série ne se situe pas dans un axe patrimonial, il s’agit plutôt de faire un état de la création contemporaine. La bande dessinée vit aujourd’hui un âge d’or créatif , et non seulement commercial. L’épisode consacré à Astérix est atypique de ce point de vue : nous l’avons réalisé parce qu’Astérix est à la naissance de la bande dessinée moderne, et touche autant les Français que les Allemands – cet épisode est aussi un appel pour les spectateurs allemands. Les six autres épisodes sont de tonalité plus contemporaine et peignent des tendances très diverses, parce que la force de la bande dessinée, aujourd’hui, est de ne pas se restreindre à un genre : elle constitue une forme à part entière, à l’instar du cinéma ou de la littérature. Un auteur comme Joann Sfar est emblématique de la jeune génération : il travaille pour les enfants, les adolescents et les adultes, touche à l’expérimental comme au grand public. C’est une nouvelle vision de la bande dessinée. Chris Ware ou Mattotti sont plus pointus ; d’autres, comme Fred et Taniguchi, touchent un public très large. Les épisodes tiennent à la fois du portrait d’auteur et de la radiographie d’une tendance, que cet auteur incarne. Dans le cas de Sfar, par exemple, nous avons titré l’épisode "Sfar et Associés", pour faire clin d’œil aux autres auteurs de l’Association, qui appartiennent à ce même mouvement. Le risque d’une série comme celle-ci était d’être monolithique : il fallait que la diversité prime, aussi bien dans le choix des auteurs que des approches – tout en conservant une cohérence. J’ai été ravi, à ce titre, de travailler avec différents réalisateurs aussi talentueux que Jérôme de Missolz ou William Karel, plus connu pour ses enquêtes politiques ("Le monde selon Bush"). Il est magnifiquement entré dans le monde de Sfar, sans pour autant être un familier de la BD. Cette diversité d’approches conserve des lignes de force : il s’agit de ne pas en rester au portrait, mais de se situer dans des moments de la création, incarnés par des individus. Spiegelman, par exemple, est non seulement un très grand auteur, mais aussi un ouvreur de portes aux Etats-Unis. Son livre, Mauss a été le premier et unique Prix Pulitzer de la BD – c’est pour bien des gens la seule BD qu’ils aient lue, et qui leur ait montré que la BD pouvait être autre chose qu’un genre restreint. C’est aussi l’auteur d’un retour spectaculaire à la BD avec A l’ombre des tours mortes et c’est, enfin, un éditeur – pour la revue Raw – et un découvreur de talents : il a découvert Chris Ware, introduit Tardi aux Etats-Unis, etc. A travers un auteur comme Spiegelman, je voulais peindre un regard riche et large sur la bande dessinée et saisir d’autres artistes. L’épisode consacré au manga est plus thématique : bien qu’il soit centré sur Taniguchi, il dépeint l’histoire de la production japonaise, industrielle dans un premier temps, puis plus indépendante, comme en témoigne cette jeune dessinatrice, Kliriko Nananan, auteure de Blue (Casterman, collection Kana). Je précise à ce sujet que nous comptons bien entendu consacrer plusieurs épisodes aux figures féminines de la BD. Chacun de ces auteurs révèle quelque chose du travail de la bande dessinée, depuis leur façon de procéder, leurs gestes, leur patience. Chris Ware travaille chaque planche lentement, minutieusement, presque de façon maniaque ; Joann Sfar semble faire preuve de plus de désinvolture et dessine tout en nous parlant : à travers cette différence de gestes, nous saisissons quelque chose d’essentiel dans la création de bande dessinée. Le dessinateur de BD est à la fois auteur, metteur en scène, décorateur, éclairagiste, coloriste, peintre. Cette palette de talents lui donne la capacité de développer librement un univers personnel. C’est un domaine privilégié de ce point de vue par rapport au cinéma ou au théâtre, moins soumis aux contraintes financières. Un auteur seul peut se livrer à des expérimentations complexes, comme le fait Chris Ware avec Jimmy Corrigan, ou réaliser une saga immense, comme Taniguchi. L’empire Astérix s’est créé grâce à l’énergie d’un duo soudé d’auteurs. Fred possède un univers personnel, un monde dans lequel il entraîne ses lecteurs – il aurait sans doute eu beaucoup de difficultés à convaincre un producteur de cinéma de concevoir un univers comme celui de Philémon ! Vous avez préalablement défini une bible pour cette collection. Quelle marge de liberté avez-vous laissé aux différents réalisateurs ? J’ai élaboré un cahier des charges, auquel j’ai été le premier à faire des incartades. J’étais plus soucieux de l’individualité des films et de la liberté des cinéastes ; la chaîne tenait surtout à la cohérence de la collection. Les épisodes, en dépit de la diversité des réalisateurs et des approches, ont en commun d’être composés à la façon de bandes dessinées : on devine le plaisir de laisser parler les planches d’elles-mêmes, et de faire de l’auteur un personnage de BD. Les deux films qui vont le plus loin dans ce sens sont, selon moi, ceux consacrés à Astérix. Dans l’épisode consacré à Astérix, il n’y a pas d’interview, il s’agit simplement de faire parler les cases, le film est presque entièrement construit autour du dessin, révélant la beauté des cases agrandies ou isolées – on parle souvent du génie verbal de Goscinny, mais la qualité d’invention et de drôlerie du dessin d’Uderzo est tout aussi remarquable. J’ai également filmé, dans l’épisode consacré au manga, une séquence de trois minutes conçue comme un petit clip, avec la voix d’un comédien, de la musique, etc. Elle peut constituer une introduction à l’univers de Taniguchi pour des gens qui n’ont jamais ouvert un manga, et conservent de lourds préjugés : ils peuvent ainsi se rendre compte que cette histoire est très proche d’un récit littéraire ou un film. C’est à ce public de non-initiés que je m’adresse en particulier. Il y a aussi ceux qui se sont intéressés à la BD, mais qui ont décroché depuis dix ou vingt ans, et s’accrochent toujours aux mêmes références : il s’agit de leur montrer la diversité de la BD. Le défi est de mettre en avant le médium tout en rappelant qu’il s’agit avant tout de raconteurs d’histoires, de romanciers en images. Le public d’Arte connaît souvent mieux les domaines artistiques du théâtre, du cinéma, de la musique : le but est de leur montrer que la BD n’est pas un bloc, une « zone » restrictive et destinée à un public d’aficionados. Le rôle de la télévision est aussi de mettre en avant des œuvres qui ne sont pas forcément dans l’esprit consacré depuis vingt ans – on parle beaucoup du retour de Blake et Mortimer et de Lucky Luke, du phénomène Titeuf ; or, si ces séries sont bien entendu tout à fait respectables, il existe d’autres choses à découvrir. Vous mettez en place un double discours : le fan de Chris Ware est ravi de découvrir sa maison et ses secrets, tandis que le lecteur néophyte est orienté par une voix-off qui distille les infos nécessaires pour découvrir cet auteur. Nous avons tout fait pour que la série ne soit pas un objet pour initiés – elle est diffusée à 20h15, dans le créneau prestigieux de Palettes, Contacts, Architectures. Ce n’est pas une heure de ghetto, de public spécialisé : gageons qu’un ado qui tomberait dessus la suivrait avec plaisir, ne serait-ce que parce qu’elle développe un aspect « Masterclass », c’est une leçon de bande dessinée. Le spectateur peut y comprendre que ce n’est pas un travail fait à la légère, que les créateurs de BD sont investis à 100% dans leur œuvre. Le dessin de BD est d’abord un dessin de réflexion, parce que dans chaque scène, il y a une mise en scène : réflexion sur le cadre, la lumière, le rapport du texte aux images, l’organisation des cases dans la page, dans la double page et même dans l’album entier, etc. C’est l’analyse que j’ai élaborée dans mon livre, Lire la bande dessinée : je la poursuis ici, en jouissant du support de la télévision, qui permet d’entrer émotionnellement dans les histoires, en découvrant des personnages : les auteurs. Les films donnent, par petites touches, des éléments de langage de bande dessinée – libre à chacun d’approfondir par la suite. Nous espérons réaliser des DVD, à moyen terme : nous y donnerions les interviews en version intégrale, et des compléments d’information sur le langage de la bande dessinée. Vous élaborez une réflexion sur la case, métonymie du travail de l’artiste… La bande dessinée est souvent mal filmée. Les émissions courantes déçoivent : il en existe deux types. Les premières mettent l’interview au premier plan, réunissent des auteurs de BD autour d’un plateau, où ils n’ont pas leur langage à disposition, et sont invités à participer à des débats qui ne sont pas les leurs. Cela ne représente pas bien leur travail. Les secondes font montre d’un désir de filmer les cases, mais sans réflexion préalable sur leur signification propre – les bulles sont à moitié coupées, etc. Il faut savoir que la case de BD n’entre pas aisément dans le cadre de la caméra : il y a tout un travail à réaliser de ce point de vue. Lorsque je filme les planches gigantesques de l’album A l’ombre des tours mortes de Spiegelman, je dois trouver toute une série d’astuces pour rendre certaines séquences lisibles avec l’aide d’une voix-off qui accompagne la lecture, tout en mettant en lumière la dimension tabulaire de la page : j’ai, par exemple, filmé Art Spiegelman tenant les planches à bout de bras. Certaines séquences fonctionneront à l’écran, d’autres non : il faut impérativement procéder à cette réflexion afin de rendre justice au dessin. J’ai choisi, par exemple, d’éliminer tous les bords blancs des planches de Quartier lointain de Taniguchi : on est immédiatement dans l’image. Chez Chris Ware, je n’aurais pas pu procéder ainsi. Petit miracle, l’album Jimmy Corrigan a un format exactement homothétique au cadre de la caméra : il a donc été possible de les intégrer entièrement dans le cadre. Chez Joann Sfar, le cas est encore différent : ses cases sont carrées, mais le haut est occupé par la voix-off. Pour chaque dessinateur, il faut faire preuve d’invention afin de se mettre à l’écoute de son dessin. Ce qu’il y a de plus beau et de plus télégénique, c’est le dessin en train de se faire : ce que l’on voit alors, c’est le geste, c’est une main qui dessine le personnage, trace la bulle, puis le bord de la case, etc. On exprime souvent mieux le travail du dessinateur lorsqu’il est en chantier que lorsque l’on montre les planches de façon statique. Les films s’adaptent à la personnalité de l’auteur célébré : l’épisode consacré à Sfar ressemble à du Sfar, il est plus désinvolte, à l’image de l’auteur… Il est essentiel d’échapper à un moule similaire pour tous les épisodes. L’épisode consacré à Mattotti traverse le personnage à travers la thématique de la couleur, qui lui est si chère, et qui est un peu la mal-aimée de la bande dessinée, étant assimilée à du coloriage. Ici, on peut parler d’un véritable traitement de la couleur, dans la lignée de Bonnard ou de Degas. La diversité des approches est très riche, aujourd’hui : voyez le travail de Marjanne Satrapi sur l’autobiographie, avec un noir et blanc très pur, un dessin minimal qui fait sentir admirablement ce qu’a été la condition d’une petite fille grandissant dans un pays islamiste. Voyez aussi le roman graphique Blankets : c’est toute une nouvelle génération de conteurs capable de s’adresser à tous les publics. Les auteurs citent fréquemment leurs aînés : les films mettent en lumière l’idée d’une filiation dans les œuvres des artistes. La bande dessinée manque souvent de mémoire. Les auteurs japonais ont une très longue histoire, bien plus riche que l’on ne croit, parce que le manga est arrivé chez nous très tard, et souvent à travers des œuvres assez faibles. La bande dessinée américaine recèle de chefs-d’œuvre du début du siècle, tels Crazy Cats ou Little Nemo – qui sert de générique de la série. Nous avons choisi cette image pour notre générique, parce que l’auteur est à la fois l’inventeur de la bande dessinée, du dessin de presse, du dessin animé. C’est une référence de premier ordre pour la majorité des auteurs actuels. La bande dessinée peut renouer avec son passé, pour poursuivre son avancée. Vous conférez une place importante au rapport du texte à l’image, l’émission n’est pas uniquement graphique, comme c’est souvent le cas… Une bonne partie de la meilleure création de bande dessinée a été réalisée par des auteurs qui avaient les deux talents – même si certains, comme Sfar ou Mattotti, conservent le plaisir de travailler à des collaborations. Cette façon de vivre synchroniquement toutes les composantes de la BD est évidemment très riche. Quels auteurs sont prévus pour la suite ? La liste est encore ouverte. J’ai une douzaine de noms, mais je voudrais voir comment la série va être perçue. J’aimerais faire quelque chose autour de l’Allemagne – les séries indépendantes y sont très vivantes. Le dessinateur Ralf König, par exemple, est un genre de Brétecher allemand tout à fait passionnant. La production américaine, en particulier canadienne, est tout à fait remarquable : Adrian Tomine, Seth, Chester Brown ou Joe Sacco sont autant d’auteurs qui pourraient faire l’objet d’une émission. Dans un autre genre, le grand scénariste Alan Moore, auteur de Watchmen ou From Hell. Il a revisité le comic books en y ajoutant un regard politique, ainsi qu’une réflexion critique sur la mythologie des super-héros. Il reste également un nombre incalculable d’auteurs francophones de grand talents, tels Moebius, Tardi, Bilal, ou pour citer des auteurs plus jeunes, Satrapi, Trondheim, Blain… Mais chaque épisode représente non seulement une personne, mais aussi un axe, un créateur, une dynamique. Propos recueillis par Tibo Bérard
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