Pour son nouveau disque, Boris Berezovsky a réuni les Études de Chopin et les transcriptions réalisées par Godowsky entre 1893 et 1914. Un enregistrement live proprement hallucinant.
Pour apprécier ce disque, sans doute faut-il être séduit par les performances : travailler les Études de Godowsky, c’est déjà quelque chose. Les jouer en public en est une autre. Seuls quelques interprètes peuvent relever ce défi-là et ceux qui s’y risquent sont plus rares encore. À quoi bon, dira-t-on ? Pourquoi s’acharner sur ces transcriptions impossibles puisqu’il est entendu que l’œuvre de Chopin vaut mille fois plus ?
Cette forme de critique n’a pourtant pas grand sens. À quoi bon, en effet, le XIXe siècle et sa débauche de pianistes ; à quoi bon la virtuosité transcendante de Liszt et de ses disciples ! Bouder Godowsky au prétexte qu’il passe à côté de Chopin ou qu’il tire le piano vers je ne sais quel sport de haute voltige, c’est s’exposer à ne rien comprendre au phantasme de toute puissance qui a touché plusieurs générations d’artistes et qui, encore aujourd’hui, nourrit notre imagination.
Chopin et Godowsky forment un couple improbable. L’un a créé un monde chargé de nostalgie et déployé, pour se faire, une technique certes virtuose, mais jamais démonstrative. L’autre a voulu surpasser Liszt lui-même en repoussant la technique du piano dans ses derniers retranchements. Pour le premier, il était avant tout question d’introspection. Pour l’autre – né peu de temps après la mort de Liszt – d’un défi permanent, avec ce que cela suppose de théâtre et d’effets. Il faut imaginer la Révolutionnaire jouée avec la seule main gauche pour comprendre ce que le mot « virtuosité » veut dire. Réunir le torrent d’arpèges et la ligne de chant de cette étude, cela tient presque de la magie et suscite, chez ceux qui assistent à ce genre de sortilège, une émotion très vive.
Le disque, on le sait, est un piètre témoin des grandes soirées musicales. Pourtant ici, on reste stupéfait par la souplesse et la puissance du jeu de Boris Berezovsky. Certes, il nous manque le spectacle de cette main balayant le clavier pour mieux faire surgir d’impossibles mélodies. Mais l’essentiel demeure, à commencer par l’interprétation transcendante des études originales et, comme en miroir trompeur, le chant déformé, amplifié et grimaçant de Leopold Godowsky.
Mathias Heizmann
.................................................... Chopin-Godowsky : études Opus 10 n°1 + transcription « Diatonisch » ; Opus 10 n°2 + transcription « Ignis Fatuus » ; Opus 10 n°4 + transcription pour la main gauche ; Opus 10 n°5 + transcription en ut majeur « Study on White Keys » & transcription en la mineur « Tarantelle » ; Opus 10 n°6 + transcription pour la main gauche ; Opus 10 n°12 + transcription pour la main gauche ; Opus 25 n°1 + seconde transcription ; Opus 25 n°5 + seconde transcription en ut dièse mineur « Mazurka » ; transcription (opus 10 n°5 et opus 25 n°9 combinées) en sol bémol majeur « badinage », transcription (opus 10 n°11 et opus 25 n°3 combinées) en fa majeur, Alt-Wien, transcription de la Valse, opus 64 n°1 en ré bémol majeur « Minute » Boris Berezovsky, piano Label Warner Classics