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Interview

Bernard Stora



Réalisateur du fiction « Le Grand Charles »

Ancien assistant de Jean Eustache, de Jean-Pierre Melville, de Gérard Oury ou encore de John Frankenheimer, Bernard Stora alterne régulièrement cinéma (Le jeune marié, Consentement mutuel, Un dérangement considérable) et télévision (Demain et tous les jours après, Suzie Berton). S’emparant du personnage de De Gaulle, il a construit un film profondément original, mêlant fiction et images d’archives, anecdotes et grands événements pour mieux saisir l’homme derrière l’icône.
Un film en forme de souvenirs entremêlés. Explications.

“De Gaulle disait lui-même : ‘Tout le monde a été, est ou sera gaulliste’. Il ajoutait d’ailleurs, avec un brin d’ironie, qu’il n’était pas exclu que le maréchal Pétain l’ait été un peu, lui aussi… En tout cas, le constat est clair : la figure du Général semble immortelle. Aujourd’hui encore, il reste un personnage politique de référence, qui inspire une forme de nostalgie ou de regret, même à ceux qui l’ont combattu, même aux jeunes générations qui ne l’ont pas connu. Le Grand Charles interroge cette image – pour le moins imposante – et tente de comprendre pourquoi et en quoi cette personnalité a tellement marqué la France et les Français. Qu’est-ce que cet homme avait d’exceptionnel ? Qui était-il ? Comment at- il vécu au quotidien, dans la solitude de Colombey ? Comment a-t-il ressenti les événements historiques dont il fut le témoin et l’acteur ?”


À travers la voix off, vous semblez revendiquer une approche personnelle…
Comme vous le savez, c’est Jean-Pierre Guérin, mon producteur, qui est à l’origine du projet. Découvrant La Boisserie en 1979, alors qu’il était journaliste, il s’était demandé comment cet homme, qui avait connu un si grand destin, assumé de si grandes responsabilités, avait pu vivre à Colombey-Les-Deux-Eglises, dans cette demeure austère et froide, pendant les douze longues années qui ont précédé son retour au pouvoir en 1958. J’ai poursuivi sa réflexion et c’est ainsi que j’ai choisi d’ancrer le film autour de cette période charnière baptisée “la traversée du désert”, avec la volonté de percer, par la fiction et l’imagination, le mystère de l’homme. Si j’ai finalement décidé de dire moi-même le commentaire, c’est pour mieux affirmer l’aspect subjectif du film. Le Grand Charles, ce n’est pas le portrait en pied d’un personnage historique. C’est une approche par petites touches, intuitive. C’est de Gaulle tel que je l’imagine.

Quel enseignement de Gaulle a-t-il retiré de cette traversée du désert ?
On peut penser - et c’est d’ailleurs l’analyse de l’un de ses fidèles, Jacques Baumel,
avec qui nous avons longuement parlé - que de Gaulle a mis à profit son exil forcé
pour apprendre à faire de la politique. Quand il démissionne en 1946, c’est un homme qui a du mal à composer, à arbitrer, à manoeuvrer. Il est impatient, parfois brutal. Alors que son retour au pouvoir en 1958 témoigne d’une prodigieuse habileté. La photographie de son premier gouvernement, en 1958, a quelque chose d’invraisemblable : André Malraux voisine avec Guy Mollet, Michel Debré avec Antoine Pinay. Réussir à mettre côte à côte ses partisans et ses détracteurs, c’était tout de même un joli coup !
Le film s’articule autour de cet apprentissage, du combattant intraitable des années 40 au fin politique des années 60. Pour comprendre ce cheminement, divers flash-back viennent éclairer le présent de la traversée du désert. Le premier épisode met en avant le choix de l’exil (en 1940 quand il part, seul, pour Londres ; puis en 1946 quand il quitte le pouvoir) ; le deuxième épisode, au contraire, est l’affirmation d’une présence (face aux alliés pendant la conférence d’Anfa et lors de son retour en 1958).

Comment a été élaboré le film ?
Début 2003, nous avons commencé à nous réunir pour préciser les contours du projet. Notre petite équipe - les producteurs Jean-Pierre Guérin et Véronique Marchat, Sonia Moyersoen, la directrice littéraire de GMT et moi-même - a travaillé avec beaucoup d’enthousiasme, en liaison avec nos partenaires France 2 et ARTE. Vers le mois de mai, j’ai pu rédiger un premier texte qui nous a servi de conducteur. Dans les mois qui ont suivi, Sonia Moyersoen - dont le rôle a été précieux dans cette aventure – a rassemblé, avec l’aide de Patrick Pesnot (le producteur de l’émission de France Inter « R endez-vous avec monsieur X »), de l’écrivain Clémence Boulouque et de Véronique Lambert de Guise, spécialiste des archives cinématographiques, une documentation considérable : biographies, mémoires, journaux et magazines, photographies, films, etc. Elle a rédigé des synthèses, des notes, des chronologies de toute sorte dont je prenais connaissance au fur et à mesure. Parallèlement, avec Patrick Pesnot, nous sommes allés interviewer Olivier Guichard (qui, hélas, devait disparaître quelques mois plus tard), Jacques Baumel, Pierre Lefranc, le commandant Flohic, Lucien Neuwirth, Jean Mauriac et d’autres. Fin 2003, j’avais accumulé une telle matière que je ne savais plus par quel bout la prendre. Il était temps de me mettre à écrire…

Justement, quel a été le processus d’écriture du scénario ?
J’ai rédigé le scénario des deux films en continuité, assez rapidement et dans le plus
complet isolement, essayant de faire surgir de ma mémoire ce qui, dans mes lectures ou dans les témoignages que j’avais recueillis, m’avait le plus vivement frappé. Plus que par la chronologie, mon récit a été guidé par le jeu des souvenirs qui se répondent et se font écho. Un peu comme on se réunit pour évoquer la mémoire d’un ami récemment disparu. L’un commence, l’autre enchaîne : “Vous vous rappelez… ?” Un souvenir en entraîne un autre, reliant des événements parfois très distants les uns des autres. À travers les propres Mémoires du Général, le journal de Claude Mauriac, celui de Claude Guy et bien des récits de proches ou de familiers, j’ai pu me faire une idée des tournures de pensée, des tics de langage, des
gestes quotidiens, des rituels (le café, le cigare ou la cigarette, la volaille que de Gaulle découpait lui-même…). Autant de pièces incomplètes, certes, mais qui formaient un dessin suffisamment précis pour me permettre de reconstituer mentalement l’ensemble du puzzle. Tout ce que j’ai écrit n’est pas exact au détail près, mais tout est vraisemblable.

Comment avez-vous choisi d’employer les images d’archives ?
Le recours aux images d’archives a été intégré dès le départ à la conception du scénario. La difficulté consistait à passer de manière fluide, presque sans s’en apercevoir, de la fiction aux archives pour créer un récit unique. Les archives appellent la fiction, qui appelle les archives, etc. Avec Véronique Lambert de Guise, nous avons fouiné dans les cinémathèques, à l’INA , chez Pathé-Gaumont, à l’Établissement cinématographique des Armées, ainsi qu’en Italie, aux États-Unis, en Allemagne, en Angleterre, pour exhumer les documents les plus significatifs dont certains inédits. J’ai ensuite effectué, plusieurs mois avant le tournage, un premier montage d’archives.
Sur la base de ce travail, j’ai remis en chantier le scénario, modifiant ou améliorant certains enchaînements, en imaginant d’autres. Il y a eu ainsi tout un jeu d’allers-retours très enrichissant. Disons que j’ai beaucoup bénéficié du fait que le scénariste et le réalisateur soient une seule et même personne - moi-même, en l’occurrence…

Comment s’est fait le choix de Bernard Farcy ?
Incarner de Gaulle fiche une sainte trouille aux comédiens (toujours l’idée de Dieu…). Ce qui peut se comprendre, il faut bien l’admettre, si l’on se souvient que dans Le Grand Charles, le comédien est confronté à chaque instant à son modèle, par le biais des archives. Bernard Farcy, je l’avais dans un coin de ma tête, en embuscade si je puis dire, depuis le début. J’avais trouvé sa composition dans les Taxi charmante et drôle, j’étais certain qu’il était un de Gaulle possible, en dehors des évidences physiques : sa stature, sa corpulence, sa prestance etc. Nous avons fait des essais, je me suis trouvé en face d’un comédien inventif et habile. J’ai tout de suite aimé sa façon d’habiter l’espace, de donner leur juste poids aux mots. Avant même le moindre essai de maquillage, sans jamais chercher à imiter de Gaulle, il y avait une évidence qui nous a tous convaincus.

Quelle a été la nature du travail de préparation ?
À partir du moment où il a été définitivement choisi pour incarner le rôle, Bernard a été d’une disponibilité et d’un sérieux qui ne s’est jamais démenti jusqu’à la fin du tournage. Il s’est préparé à son rôle avec patience et méthode, s’imprégnant d’un texte considérable et l’apprenant à la perfection avant le tournage. Comme tous les réalisateurs dialoguistes – je pense à Jean-Paul Rappeneau, dont j’ai eu le bonheur d’être assistant, ou à Francis Weber - je ne supporte pas qu’on change le moindre mot. Mais ici, les mots ne sont pas ceux de tous les jours et leur ordre défie parfois la logique immédiate. Il faut apprendre à parler le “de Gaulle”. Et pour bien dire le “de Gaulle”, il faut énormément travailler la logique du texte, ne jamais perdre conscience de la phrase dans sa globalité, comprendre le balancement du raisonnement. C’est la rhétorique, l’art du bien parler, dont de Gaulle possédait le moindre rouage. Mais il faut aussi apprendre à dire “blanc”, sans intention, sans volonté de jouer les mots et surtout les mots historiques. Bernard Farcy s’est préparé à cette tâche avec une honnêteté, une humilité et une compétence rares.




Mise à jour: 29/04/08 | Retour en haut de page |

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