| ARTE à la carte | Vidéos & Podcasts | Blogs | Forums | Jeux | Créations |
Les émissionsde A Z
|
|
|
| Programmes | Histoire & Société | Art & Musique | Cinéma & Fiction | Connaissance & Découverte |
|
La grippe aviaire en Turquie : la maladie des pauvresTranscription
Le père de Fatma est lui aussi venu dire un dernier adieu à sa fille. La grand-mère de Fatma est là : « Tu étais une si bonne fille ! La mort nous rappelle notre pauvreté. » La maison des Özcan dans les faubourgs de Dogubayazit. Mehmet Emin Özcan n’a pas de travail fixe, il vit de petits boulots. Sans l’aide de sa famille, il ne pourrait pas nourrir ses cinq enfants. Comme presque tout le monde ici, les Özcan avaient quelques canards. Et c’est Fatma qui était chargée de les nourrir. La grippe aviaire, ils n’en avaient jamais entendu parler. Ils n’ont pas la télévision, et ils ne savent pas lire. Les animaux avaient l’air en bonne santé. Mais mi janvier, Fatma est soudainement tombée malade. Elle avait de la fièvre et la toux, elle ne se sentait pas bien : « Je ne veux plus jamais avoir de volailles chez moi. Si j’avais su que Fatma allait mourir, je n’aurais jamais eu de canards ! Il y a trois semaines encore, on a tué un canard et on l’a mangé à la maison. Mais si on avait su tout ça, on ne l’aurait jamais fait ! » Officiellement, quatre personnes ont succombé au virus H5N1 en Turquie. Et dans les quatre cas, il s’agit d’enfants, qui venaient tous de la région de Dogubayazit, des enfants très pauvres et kurdes. Leur mort jette un nouvel éclairage sur les conditions de vie dans le sud-est de la Turquie. Fatma et les autres enfants avaient tous dans un premier temps été amenés à l’hôpital de la ville de Dogubayazit. Un bâtiment vétuste, beaucoup trop petit pour une ville de 60 000 habitants, il n’y a pas assez de médecins. Les patients se pressent à l’accueil où l’employé porte un masque par mesure de précaution. Ces images ont été tournées il y a deux semaines par une télévision locale: on voit Mehmet Emin Özcan discuter avec le chef de service du cas de sa fille. Fatma est alors gravement malade. Les Özcan n’ont pas d’assurance maladie. Le médecin propose de transférer Fatma à l’hôpital universitaire de Van. Car ici, il n’a pas les moyens d’établir un diagnostic précis. Mais Özcan a peur. Il y a 9 ans, sa première femme, la mère de Fatma est morte lors de son transfert à l’hôpital ... Il finit par accepter – mais pour Fatma, c’est déjà trop tard. Le mont Ararat – il surplombe Dogubayazit. Les touristes viennent de loin pour le voir. Le tourisme est d’ailleurs une des seules sources de revenus dans cette région transfrontalière de l’Arménie et de l’Iran. Ici, le taux de chômage est de 70%. Les gens vivent grâce à leur bétail. Depuis que l’Iran a restreint les échanges avec la Turquie dans cette région, par peur de la grippe aviaire, le petit commerce transfrontalier s’est écroulé. Les Kurdes se sentent abandonnés par Ankara. Pour le maire de Dogubayazit, ce n’est pas un hasard que ce soit cette région qui ait été touchée par la grippe aviaire : « Nous nous sentons comme mis de côté. En Turquie, la société est divisée en deux classes. Dans le cas de la grippe aviaire, des mesures préventives ont été prises dans l’ouest de la Turquie, mais à Dogubayazit, rien n’est fait, alors qu’on n’arrête pas d’amener des gens à l’hôpital, des gens suspectés d’avoir la grippe aviaire ! Mais peut-être que cela fait des années qu’on a la grippe aviaire ici ! Personne ne nous a informés ! Ici, beaucoup de gens meurent de pneumonie. Mais peut-être que c’était déjà la grippe aviaire ! Qui sait !? »
A 1 000 (mille) km de là, aux portes d’Ankara. Un poste de contrôle des autorités sanitaires. Depuis que deux enfants ont attrapé la grippe aviaire, la région a été mise sous quarantaine. Des panneaux mettent en garde contre les risques. Les roues des véhicules qui circulent sont désinfectées. Grâce à ces mesures, le virus H5N1 n’a pas fait de nouvelles victimes. A Dogubayazit en revanche, il n’y a aucune mesure de sécurité. Pas de check-point, pas de mises en garde, pas de panneaux explicatifs. D’ailleurs ni l’Union européenne, ni l’OMS n’ont envoyé des experts dans la région. Le maire voulait - par haut-parleur et en kurde - expliquer aux habitants ce qu’est cette maladie, mais le gouverneur l’a interdit. Réunion de citoyen à Dogubayazit. Après le rituel de l’hymne nationale, le gouverneur tente de rassurer les habitants. En tant que représentant de l’Etat, il est l’homme le plus puissant de la ville : « C’est chez nous que l’agent pathogène a été décelé pour la première fois. Grâce à ça, on a pu mettre en garde tout le pays. C’est un succès important, même si tout le monde ne le voit pas ! Et il ne faut pas oublier une chose: quatre enfants sont morts, et c’est malheureux, mais des milliers d’autres ont pu être sauvés ! » Puis c’est au tour du vétérinaire d’intervenir. Il annonce qu’à Dogubayazit et dans les environs, 73.000 canards et poules ont été éliminés. Mais il déplore le manque de coopération de certains citoyens : « Il y des maisons où on a dû aller jusqu’à 6 fois ! Mais, ils ont toujours refusé de nous donner les poules. Si ça continue, la prochaine fois, il faudra que la police nous accompagne. Je suis désolé.. ». A l’hôpital d’à côté, l’ambiance est survoltée. De nouveaux cas suspects ont été admis. La presse locale est sur place – dans le reste du pays en revanche, la ville de Dogubayazit ne fait déjà plus parler d’elle.. La chambre des nouveaux malades – aucune mesure de sécurité, on y entre et sort comme dans un moulin. Et pas l’ombre d’un médecin ou d’une infirmière. De toute manière, ils seraient incapables d’établir un diagnostique exact. L’hôpital n’est pas équipé pour effectuer les examens nécessaires. Les patients doivent être transférés dans l’hôpital de la grande ville la plus proche.
Dans une cabane un peu en dehors du village, nous trouvons les enfants malades de la famille Ulutas. Ils ont été renvoyés de l’hôpital et sont rentrés chez eux, dans le froid. Là-bas, personne n’a pu leur dire s’il s’agit d’une simple grippe ou de la grippe aviaire. Il fait très froid dans la chambre où les enfants sont couchés. Tous espèrent qu’ils guériront. Le froid, la pauvreté, une décennie de guerre civile – et maintenant cette terrible maladie. Dans le Kurdistan turc, le désespoir est grand. Et Ankara n’a toujours pas dédommagé les paysans pour leurs pertes. Le gouvernement a pourtant promis 3 euros par volaille abattue. Après la mort de Fatma, un représentant du parti au pouvoir a rendu visite à Mehmet Emin Özcan. Il lui a promis un travail et un logement à Istanbul. Lui et sa famille vont donc peut-être bientôt quitter Dogubayazit. Mehmet espère que là-bas, il pourra offrir à ses deux petites filles Filiz et Sibel un avenir meilleur : « Je ne sais pas si j’aurai assez d’argent pour le faire, mais j’espère que les cinq enfants qui me restent iront à l’école et auront une bonne formation. » Depuis la mort de leur grande sœur, les deux fillettes ont peur des oiseaux. Elles osent à peine sortir de la maison : « Si ma grande sœur Fatma était là, je lui dirais : aujourd’hui, c’est moi qui fait la vaisselle. Tu ne dois pas trop travailler. » L’est du pays a besoin d’aide. Sinon, Fatma Özcan de Dogubayazit ne sera pas la dernière victime de la grippe aviaire en Turquie.
|
|
|