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De nouvelles lignes de fracture

Tahar Ben Jelloun (France)



L’exil et l’immigration vus par Ben Jelloun

Couronné par le prix Goncourt pour La nuit sacrée en 1987, Tahar Ben Jelloun est devenu l’écrivain d’origine marocaine le plus célèbre de France. Maurice Nadeau publie son premier roman, Harrouda, en 1973, un an après un premier recueil de poèmes publié chez Maspéro. Il a écrit, depuis, une bonne trentaine de livres. Des romans, dont L’Enfant de sable, en 1985 ; des essais, dont La plus haute des solitudes (1974), tirée de sa thèse de doctorat sur les problèmes affectifs et sexuels des travailleurs nord-africains en France et  Le racisme expliqué à ma fille (1998); deux autobiographies. Tous ses livres, Tahar Ben Jelloun a choisi de les écrire en langue française. Une particularité que son histoire personnelle explique et sur laquelle il tient à revenir sur son site internet : « Je suis un écrivain français d’un type particulier, un Français dont la langue maternelle affective et émotionnelle est l’arabe ». Né à Fès en 1944, il suit des études francophones qui le mènent à enseigner la philosophie à Tétouan puis à Casablanca. Mais à l’annonce de l’arabisation de l’enseignement, il quitte le Maroc (en 1971) et vient poursuivre des études en France. Il comprend alors que son salut viendra de l’écriture. Ses romans se nourrissent de la tradition et de la culture maghrébines et dénoncent les maux de la société marocaine : l’arbitraire et la corruption, la condition de la femme (Le premier amour est toujours le dernier), la prostitution (Harrouda). L’homme « engagé moralement », prend également position sur ce qui se passe en France. Contre le racisme notamment. C’est le sujet de son essai, L’hospitalité française (1984), à l’origine d’une polémique. De même, il déplore que l’Europe en matière d’immigration, ne définisse pas une vraie politique communautaire autrement qu’en termes d’exclusion et de répression. L’immigration clandestine est d’ailleurs la trame de son dernier livre Partir. Une idée fixe pour beaucoup de jeunes Marocains, prêts à risquer leur vie pour fuir leur pays. C’est le cas d’Azel, l’un des personnages principaux du roman. Voici un extrait de la lettre qu’Azel adresse à « son cher pays », avant de le quitter.

« Cher pays (oui il faut dire “cher pays”, le roi dit bien “mon cher peuple”) Aujourd’hui est un grand jour pour moi, j’ai enfin la possibilité, la chance de m’en aller, de te quitter, de ne plus respirer ton air, de ne plus subir les vexations et les humiliations de ta police, je pars le cœur ouvert, le regard fixé sur l’horizon, fixé sur l’avenir ; je ne sais pas exactement ce que je vais faire, tout ce que je sais, c’est que je suis prêt à changer, prêt à vivre libre, à être utile, à entreprendre des choses qui feront de moi un homme debout, un homme qui n’a plus peur, qui n’attend pas que sa sœur lui file quelques billets pour sortir, acheter des cigarettes, un homme qui n’aura plus jamais affaire à Al Afia, le truand, le salaud qui trafique et corrompt, qui ne sera plus le rabatteur d’El Hadj, ce vieillard sénile qui tripote les filles sans coucher avec elles, qui ne fera plus les petits boulots, qui n’aura plus besoin de montrer son diplôme pour dire qu’il ne sert à rien, je m’en vais, mon cher pays, je traverse la frontière, je me dirige vers d’autres lieux muni d’un contrat de travail, je vais enfin gagner ma vie, ma terre n’a pas été clémente, ni avec moi ni avec beaucoup de jeunes de ma génération, nous croyions que nos études nous ouvriraient les portes, que le Maroc en finirait enfin avec les privilèges, avec l’arbitraire, mais tout le monde nous a lâchés, il a donc fallu se débrouiller, faire n’importe quoi pour arriver à s’en sortir, certains ont frappé à la bonne porte, ont été prêts à tout accepter, d’autres ont dû au contraire se battre… »

Extrait du chapitre 8 Le pays
Tahar Ben Jelloun
Partir
Gallimard, 2006, Paris
ISBN 2607607764766




Mise à jour: 21/12/07 | Retour en haut de page |

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