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Les surfaces minimales
 Jean Brette
(Palais de la découverte)
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La surface d'un film de
savon tendu sur un cadre est aussi belle qu'économique.
C'est une surface minimale. Pourquoi minimale ?
Parce que, parmi toutes les
surfaces s'appuyant sur un tel cadre c'est celle qui a la
plus petite aire. En architecture, ces très belles
surfaces nécessiteront une moindre quantité de
matériaux, mais cette simplicité est trompeuse : de
telles surfaces sont difficiles à calculer et à
construire. Pour des raisons d'ordre esthétique, le
célèbre architecte allemand. Frei Otto a utilisé les
surfaces minimales et parfois devancé les études des
mathématiciens. Ici la structure de l'église de
Bremen-Grolland reproduit la souplesse gracile d'une
bulle de savon s'appuyant sur deux demi-cercles.
Aujourd'hui encore les surfaces minimales inspirent des
projets architecturaux comme le montre cette maquette qui
vient de gagner le concours pour la prolongation de la
gare de Stuttgart. Au Palais de la Découverte, Jean
Brette nous montre comment les mathématiciens s'y sont
pris pour comprendre ces intrigantes surfaces.
Jean Brette : Avec
un peu d'eau et du savon, chacun sait qu'on peut faire
des bulles. Mais enfin les bulles, une fois qu'on en a vu
une, on les a toutes vues. Elles sont sphériques. On
sait moins qu'on peut également fabriquer des objets
beaucoup plus complexes. Par exemple en prenant un
morceau de fil rigide, fil électrique et en le plongeant
dans de l'eau savonneuse, on va obtenir une membrane de
savon, aux formes assez compliquées, sur lesquelles on
peut se poser un certain nombre de questions. Par exemple
si on est physicien, on peut s'interroger pour savoir
d'où viennent les couleurs, pourquoi cette membrane est
tendue. On peut s'interroger pour savoir quelle est
l'évolution, à quoi sert le savon, pourquoi elle
explose, comment elle explose, etc ... Pour les
mathématiciens c'est un peu différent, l'idée que
cette membrane est suffisamment fine pour être
assimilée à une surface, au sens mathématique, est la
question essentielle que les mathématiciens vont se
poser c'est : est-ce que ces surfaces qu'on obtient comme
ça avec de l'eau savonneuse, possèdent des propriétés
géométriques particulières ?
Alors, ces surfaces possèdent une
propriété qu'on peut mettre en évidence à l'aide d'un
contour beaucoup plus simple qui est ici un étrier avec
un fil, donc déformable. Et puis en regardant ce qui se
passe. Ce qu'on constate c'est que la membrane tire sur
ce fil jusqu'à adopter effectivement la forme qui est
telle que sa superficie est la plus petite possible.
C'est en ce sens qu'on parle de surface minimale. Cette
propriété de plus petite superficie est une propriété
globale et les mathématiciens se sont interrogés pour
savoir si ça avait des conséquences, des implications
sur sa forme au voisinage de chaque point. Par exemple
est-ce qu'une surface minimale peut être en un endroit
particulier bombée comme un ballon. La réponse est non
parce qu' il suffirait de la déformer pour diminuer sa
superficie, donc, en un point, une surface minimale ou
elle est plane, comme c'est le cas avec ce losange
articulé, ou alors, si le contour n'est pas plan, et
bien elle va prendre la forme d'une selle de cheval,
c'est-à-dire que dans ce plan là, on a une certaine
courbure, et dans ce plan là on a la même courbure,
mais en sens inverse, comme on peut le vérifier. Alors
ceci n'est pas caractéristique de ce contour. C'est en
fait une propriété générale pour toutes les surfaces
minimales. A chacun, au voisinage de chacun de leurs
points, elles ont effectivement l'aspect d'une selle de
cheval parfaitement symétrique. Et c'est cette
propriété là, convenablement formalisée, traduite en
équation, qui a permis aux mathématiciens du 19ème
siècle et plus récemment, de trouver un très grand
nombre de surfaces minimales.
La première surface qui a été
trouvée, a été trouvée en 1752 par Euler. C'est une
surface qui s'appuie en fait sur deux cercles, et vous
voyez qu'elle est légèrement incurvée. La seconde
surface, c'est une surface qui a été découverte par
Meunier en 1776, qui est l'hélicoïde. On pourrait considérer que c'est une
sorte de plan qu'on a vrillé. Apparemment, ces surfaces
sont d'une part, très difficiles à trouver, et
relativement rares. Et la surprise va arriver dans les
années 1850-1860 avec Karl Veyerstrass, qui d'une part
va donner une équation générale, une formule
générale permettant de calculer des surfaces minimales,
et surtout va montrer que ces surfaces ne sont pas rares
du tout. En simplifiant, on peut dire que, pour obtenir
une surface minimale, ce que dit Veyerstrass, c'est qu'il
suffit de prendre une fonction suffisamment régulière,
et à partir d'elle on pourra construire une telle
surface. Donc ces surfaces sont extrêmement fréquentes
et ça, ça a eu une conséquence, c'est que les gens
vont arrêter d'en chercher. Par contre, il reste les
problèmes particuliers, entre autres celui-ci, si on se
donne un contour, par exemple celui-ci, et bien quel est
le morceau de quelle surface minimale qui s'appuie sur ce
contour ? Et même, est-ce que il existe une surface
minimale qui s'appuie sur ce contour ? Alors le savant,
lui, répond, et il répond oui. Pour les
mathématiciens, il faudra attendre beaucoup plus
longtemps, puisque ce résultat général, à chaque
contour correspond effectivement -à chaque contour
fermé, correspond une surface minimale-, sera seulement
démontré par Jess Douglas en 1931. Ca lui vaudra la
première médaille Fields, la plus haute distinction en
mathématique. Maintenant qu'on sait qu'il y a une
surface minimale, on peut s'interroger pour savoir si il
y en a plusieurs. Dans le cas de ce contour, il y en a au
moins une seconde, comme ceci. Maintenant la question
c'est : peut-on trouver l'équation de la surface ? Et
bien en général, la réponse est non, on ne sait pas le
faire, c'est beaucoup trop compliqué de trouver quelle
est la fonction de Veyerstrass qu'il faut. Par contre ce
qu'on peut faire, c'est calculer avec une certaine
approximation les coordonnées de cette surface point par
point, à l'aide de techniques numériques et
d'ordinateurs.
L'ordinateur permet également de
visualiser des surfaces, et résume ainsi des centaines
de milliers de calculs numériques. En fait, c'est même
un moyen très efficace parce que les équations de
Veyerstrass sont très techniques, n'ont pas de contenu
géométrique intuitif, et ne permettent pas d'imaginer
les formes. L'ordinateur a donc permis depuis 1984 de
découvrir un très grand nombre de surfaces nouvelles,
par exemple celle-ci, due à David Hoffman et Herman
Carcher, qui peut être vu comme trois plans qui se
couperaient à soixante degrés et qui seraient reliés
entre eux par des tunnels. On peut aussi imaginer
d'utiliser l'ordinateur pour voir comment une telle
surface pourrait être déformée par des transformations
qu'on connaissait au siècle dernier, et qui consistent
à vriller effectivement la surface.
Si les mathématiques
décrivent bien la physique des bulles de savon, elles
s'appliquent également à tous les problèmes où l'on
cherche une optimisation.
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