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Emission du 26 janvier 1999 | |
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trace (retranscription intégrale du reportage) Nous sommes en Afrique du sud, dans le Parc National de Karoo. Ici, quelques chasseurs pratiquent encore la chasse à l'arc et à la flèche empoisonnée. Pour retrouver l'animal blessé, les chasseurs Bochimans possèdent une technique de pistage qui leur permet de le suivre pendant des jours, en examinant les traces laissées sur le sol. La chasse à l'arc disparaissant, ce savoir ancestral risque également de se perdre. L'ethnologue Louis Liebenberg étudie la technique de pistage des bochimans depuis 13 ans. Cette technique nécessite des sens très aiguisés, de l'intuition, une grande finesse d'observation et une connaissance approfondie de la nature. L'ethnologue a appris à lire les caractéristiques subtiles des empreintes des animaux et sait, en examinant leur profondeur et leur orientation, identifier l'animal. Louis Liebenberg (ethnologue) Nous avons, ici, l'empreinte d'une petite antilope klipspringer. On reconnait qu'il s'agit d'une klipspringer aux deux doigts arrondis. Vous savez, les springbok ont des sabots très pointus pour les terrains sablonneux et les doigts arrondis sont en fait plus adaptés aux terrains rocailleux. Elles sautent sur le dessus des rochers. On peut voir les deux pattes avant ici et puis la patte arrière à son passage. On voit donc très bien comment ils sautent. On imagine qu'elle a sauté en direction de ces rochers et si, bien sûr, on ne s'attend pas à retrouver des empreintes sur les rochers, on peut anticiper et visualiser son déplacement et on s'attend à la retrouver dans le trou, au milieu des broussailles. On peut presque la voir sauter tout autour. Son prochain bond irait probablement jusqu'ici. On retrouve les empreintes suivantes dans la boue. Là, on en a une, deux puis trois et quatre. Elle a dû sauter depuis le rocher et on se rend compte que la klipspringer est très habile. Elle est descendue en ligne droite. Notre klipspringer est venue boire ici mais nous trouvons également les traces d'une mangouste aquatique qui est un animal nocturne. Alors que la klipspringer vient ici le matin ou l'après-midi, il est très difficile de voir la mangouste aquatique car elle ne sort que la nuit. Mais l'empreinte est très caractéristique, on voit bien les gros orteils, presque comme des doigts avec des griffes et on voit qu'il y a eu beaucoup de passages par ici. C'est intéressant pour nous ; disons qu'on a des animaux qui sont venus au point d'eau mais la mangouste aquatique en a recouvert les traces. On sait que l'animal nocturne est passé après les autres, donc ceux-ci étaient venus la veille. Ou inversement si les traces sont plus récentes que celles de la mangouste, c'est que l'animal est venu le jour même. Donc si l'on connait toutes les empreintes des petits animaux et si l'on connait leurs habitudes, par exemple l'heure de la journée où ils viennent au point d'eau, on peut reconstruire toute une séquence d'événements. Louis Liebenberg On a là, la patte arrière et la patte avant du caracal. On voit sur le coussinet arrière ces petits lobes qui se forment là. C'est encore plus net sur la patte avant. On voit que le sable était humide quand l'animal est passé par là, grâce au bord de l'empreinte mais maintenant, le sable est assez sec, donc cette trace date probablement de plusieurs jours. On peut déduire du bord de l'empreinte que le sable était humide quand l'animal est passé par là. Maintenant le sable est sec ici, mais il est encore humide sous l'ongle. Le caracal est un petit chat sauvage d'à peu près cette taille. Un chat. Il ressemble au lynx que l'on trouve en Europe. C'est important parce que ces petits détails vous permettent de différencier deux espèces de félins de tailles à peu près similaires. Si on compare le caracal avec le serval on voit qu'il y a ces deux petits lobes distinctifs, ici. Et on peut voir par la taille de celui-ci qu'il s'agit d'un jeune caracal. Mais bien qu'il soit plus petit, on peut encore le distinguer du serval dont l'empreinte est beaucoup plus étroite. Ces lobes sont bien moins nets chez le serval. Quand on remonte la vallée et qu'on voit toutes ces empreintes, cela prend vie. On voit les animaux bouger. Et par exemple, quand on piste un animal en particulier, on se projette presque dans cet animal. On en arrive même à ressentir ce qu'il ressent, à penser comme lui et on anticipe, on prévoit où il va aller. C'est ça l'essence du pistage. C'est arriver à connaitre l'animal au point de pouvoir anticiper ses déplacements grâce à ses empreintes. Comme les scientifiques qui s'identifient à l'objet de leur recherche, le pisteur interroge les traces en se mettant dans la peau de l'animal et il formule des hypothèses confirmées ou infirmées par le contexte. Il se pourrait, comme Louis Liebenberg aime à l'imaginer, que l'art et la pratique des chasseurs, parce qu'il fait appel à des raisonnements, soit l'une des premières manifestations de l'esprit scientifique. Aujourd'hui, l'ethnologue part travailler avec James Minye, gardien-guide du Parc National Karoo. Comme beaucoup de ses collègues, James Minye ne sait ni lire ni écrire, mais possède une connaissance très aiguë du pistage. Pour que les observations, les indices et les points de repères recueillis par les pisteurs ne soient pas perdus et puissent être transmis aux générations futures, Louis Liebenberg a mis au point avec eux un ordinateur de poche, qu'il a appelé le CiberTraker. Avec cet appareil, le pisteur note ses observations -identification de la trace, activité de l'animal, nourriture...-, et les enregistre grâce au système GPS. Ce système localise par satellite la position, le lieu, la date et l'heure de l'observation. Louis Liebenberg Lorsqu'un pisteur parcourt un terrain, il voit beaucoup de signes naturels sur le terrain qui reflètent les mouvements complexes des animaux, que vous ne pouvez pas voir. Et de la même manière les écrans ont des signes artificiels que le pisteur parcourt et qui, en un sens, reflètent les signes qui sont dans la nature. Si on regarde les chasseurs bochimans traditionnels qui chassent avec un arc et des flèches, le pistage représente probablement la science la plus ancienne qui remonte à quelques centaines de milliers d'années. Et là, pendant que nous parlons, il y a juste une poignée de chasseurs qui chasse encore avec un arc et des flèches. Je pense que dans trois à cinq ans tout cela aura disparu et qu'avec ça les anciennes compétences de pistage disparaîtront également. Ce que j'espère réaliser avec mes petits ordinateurs de terrain, ce serait qu'en un sens, ils remplacent l'arc et les flèches et qu'ils revitalisent les compétences de pistage, qu'ils retrouvent le niveau des anciens chasseurs bochimans traditionnels. Louis Liebenberg Tu peux me dire ce que c'est ? James Minye (garde forestier - Parc national de Karoo) C'est un caracal. Louis Liebenberg Ok, mets le dedans Louis Liebenberg Et celui-là ? J. M C'est un protèle. L. L Peux-tu me dire d'où il vient ? J. M Il est venu de cette direction là pour aller là-bas. L. L Et ces traces qui sont là ? J. M C'est un grand babouin. L. L Et on voit les traces des petits. J. M L'ordinateur, c'est assez facile à utiliser pour nous et la direction, notre direction peut ainsi voir ce que l'on fait sur le terrain. Mais moi, mon but, c'est de devenir un professeur pour pisteurs bochimans. Comme chaque soir, James Minye rentre au PC pour transférer dans un ordinateur central les données qu'il a enregistré dans son CiberTracker. L'ordinateur central gère et stocke les observations que lui et d'autres pisteurs effectuent jour après jour. Il est alors possible de suivre sur une carte du Parc National les mouvements des espèces pistées, identifiables par des codes de couleur. Cette vue d'ensemble permet d'enrichir les connaissances sur la vie animale dans cette partie du monde. |
| © 1998 ARTE G.E.I.E |